Rencontre littéraire : Le CIRD présente l’ouvrage « Mémoire collective »

Mémoire collective, une histoire plurielle des violences politiques en Guinée. Titre du livre présenté le 26 septembre au Centre International de Recherche et de Documentation (CIRD), à la faveur d’une rencontre littéraire qui a mobilisé historiens, compagnons de l’indépendance, défenseurs des droits de l’Homme, étudiants et enseignants, des victimes violences ainsi que certains auteurs de l’ouvrage.

Ce beau livre de 354 pages et 2,5 kg, est le fruit d’une collaboration entre RFI (Radio France internationale) et la FIDH (Fédération internationale des droits de l’Hommes) sur financement de l’Union européenne. Son contenu est accessible en ligne en intégralité sur le site www.memoire-collective-guinee.org. Les auteurs apportent leurs regards croisés de journalistes, d’universitaires et de défenseurs des droits humains. Ils traitent de cette période douloureuse de l’histoire de la Guinée qui va de l’opération de déstabilisation appelée l’opération « Persil » mise en place par les services français à partir de 1959 jusqu’aux massacres du 28 septembre 2009 dans le stade du même nom. L’ouvrage comporte six parties : Guinée, une histoire traversée par des violences politiques ; Violences et politique dans la marche vers l’indépendance ; Politique du complot et répression sous Sékou Touré ; Les corps habillés et la mécanique de la violence ; Violence politique et ethnicité ; 28 septembre 2009.

Professeure Djénabou Baldé, Directrice adjointe du Département de la Recherche au CIRD, a apporté un regard critique sur le contenu de l’ouvrage. Nous vous proposons in extenso l’analyse de l’enseignante-chercheuse.

Compte rendu de lecture de l’oeuvre intitulée « Mémoire collective : une histoire plurielle des violences en Guinée »

Introduction

Notre intervention dans cette restitution vise à présenter l’ouvrage intitulé « Mémoire collective : une histoire plurielle des violences en Guinée ». Cet ouvrage est le résultat d’un travail de terrain et de dépouillement d’archives conduit par des contributeurs. Cependant, il n’aurait pas abouti sans le soutien financier de l’union européenne, la mobilisation de la rédaction de RFI et l’expertise des équipes de la FDIH et de l’OGDH.

La tâche qui nous est assignée par le CIRD est d’essayer de rendre compte des faits significatifs que des journalistes, des universitaires et des défenseurs des droits de l’homme ont rapporté sur les violences politiques en Guinée. Parler de ces choses ne consiste pas seulement à convoquer des affects et des émotions ou à traiter de sujets sensibles et parfois douloureux de l’histoire de ce pays mais surtout à s’interroger sur l’origine et les conséquences des problèmes sociopolitiques de la Guinée en ce début du XXIe siècle.

Cet exercice ne peut être trivial, il est délicat mais heureusement passionnant. Les auteurs de cette mémoire collective ont d’ailleurs clairement défini l’intention qui les anime et la philosophie partagée qui fonde leur hypothèse de travail: s’exercer à travailler pour le bonheur d’expliquer les faits, le souci de démasquer la fausseté de certaines idéologies et pratiques politiques, le courage de mettre en exergue l’insuffisance des apparences et des erreurs humaines qui font mal à la vie et l’intérêt d’envisager des perspectives pour la reconstruction de la société guinéenne.

Dans cette dynamique, notre approche consiste à présenter l’ouvrage en deux temps : tout d’abord faire une présentation du livre en mettant l’accent sur ses aspects physiques et organisationnels. Ensuite, nous efforcé à rendre compte des idées-forces qui le déterminent. Cinq (05) questions que nous posons permettront de définir les thèmes et sous thèmes de l’œuvre :

  • De quoi parlent les auteurs ?
  • En vue de quoi ils en parlent ?
  • Sur quels matériaux se fondent-ils pour en parler ?
  • Comment ils en parlent ?
  • Selon quelle logique ils développent leurs arguments ?

1.     Présentation générale

1.1 Présentation physique du livre

Si l’ouvrage intitulé « Mémoire collective : une histoire plurielle des violences en Guinée » est élaboré sous la coordination de Zoé Bertrand, de Laurent Correau, de Florent Geed et d’Antonin Rabecq, les compétences de nombreuses personnalités et institutions ressources ont été nécessaires pour sa mise au point. C’est donc une œuvre collective rédigée 353 pages recto verso qui comporte:

  • Deux pages de couverture bien illustrées dont la première décline le titre du document et la seconde le résumé de ce qu’on peut y trouver ;
  • Un sommaire qui tient sur deux pages ;
  • Une page qui éclaire sur la méthodologie d’approche utilisée ou l’exigence de se fonder sur les sources (page 7) ;
  • Une introduction rédigée par Florent Geel, Directeur du bureau Afrique de la FIDH et Laurent Correau, Rédacteur en chef Afrique de RFI
  • Six pages proposées par Mahesh Shataram dont le titre évocateur est : la « Constellation guinéenne » ;
  • Un corps de manuscrit étalé sur 304 pages (pp. 18-321)
  • 22 pages annexées comportant des documents inédits notamment des notes, des listes de détenus politiques et d’un plan à main levée du camp Boiro (pp. 328- 351) ;

1.2 Organisation du manuscrit

L’ensemble du manuscrit est organisé en six (06) parties dont les dénominations sont les suivantes :

  • La première partie de l’ouvrage a pour titre : « Guinée, une histoire traversée par les violences ». Elle est subdivisée en 10 sous parties (pp. 16-70);
  • La deuxième partie traite de la « Violence et politique dans la marche vers l’indépendance ». Elle comporte 7 sous parties (pp. 74-102)
  • La troisième partie aborde la question liée à « la politique du complot et répression sous Sékou Touré ». elle est étalée sur 8 sous parties (pp. 106-192)
  • La quatrième partie aborde la problématique des « Corps habillés et la mécanique de la violence ». Elle se décline en 10 sous parties (pp. 196-240) ;
  • La cinquième partie de l’ouvrage porte quant à elle sur les « Violences politiques et ethnicité ». le sujet est développé sur deux sous parties (pp. 246-260) ;
  • La sixième et dernière partie concerne l’épineux problème du « 28 septembre » dont les explications s’organisent autour de 4 sous parties (pp. 282-311).

Soit au total, le manuscrit comporte 06 parties et 41 sous parties.

2.     Contenu du livre : thème et sous thèmes

2.1 Rappel de l’approche méthodologique

Il est utile de rappeler que dès le début du document, Romain Tiquet et Martin Moore, ont tenu à baliser la démarche qui fonde la méthodologie d’approche des auteurs. Les sources utilisées sont écrites et orales. De leurs réflexions découlent trois observations :

  • l’absence d’archives ;
  • le recours aux entretiens pour combler le vide constaté et pour contrebalancer le prisme déformant que peuvent avoir certaines sources ;
  • la parole donnée aux victimes des violences, aux anciens leaders politiques et aux « corps habillés ».

Ces précautions méthodologiques ont permis de confronter la diversité des subjectivités mais aussi de reconstruire les mémoires à partir de récit commun nécessaire à la Guinée.

2.2 Les différentes parties de l’ouvrage

L’ensemble du manuscrit est organisé en six (06) parties.

La première partie du document est intitulée : « Guinée, une histoire traversée par les violences politiques »

2.2.1 « Guinée, une histoire traversée par les violences politiques ».

Les thèmes développés dans cette partie s’organisent autour de quatre idées-forces :

  • la société guinéenne contemporaine a accumulé des blessures depuis l’indépendance du pays en 1958;
  • Les instigateurs de ce qui est convenu d’appeler « Coups d’Etats » sont nombreux. Ils sont conduits par ceux qui contrôlaient le pouvoir, mais aussi par ceux qui le constataient ou souhaitaient en prendre le contrôle ;
  • Les effets déstabilisateurs qu’ils ont produit et le douloureux deuil qui a suivi sont d’autant plus difficiles à définir que les séries de violences restent parfois inexpliquées voire même impunies ;
  • Des initiatives endogènes ont cependant établi qu’un effort collectif pouvait inverser la tendance et rétablir la vérité des faits et par ricochet réconcilier les guinéens.

Pour étayer ces idées, Florence Morice, journaliste de RFI inaugure le débat en posant le problème des « Victimes en quête de vérité » et en soulignant que l’histoire de la Guinée est difficile à écrire. Les raisons de ces difficultés sont multiples. Les auteurs des articles ont entre autres cité une dispersion des archives, « une guerre des mémoires », des « bégaiements de l’histoire », et le manque de repère d’« une jeunesse désorientée ».

Pour davantage élucider ces faits, Florence Morice a analysé le contenu  de l’émission publique: « A vous la parole » que la RTG a créé au lendemain de la prise de pouvoir par le CMRN. A travers des témoignages sur les exactions de l’ancien régime, elle a établi que la mémoire de la Guinée est meurtrie. En signant un autre article écrit à partir d’un entretien intitulé « Halimatou Camara, la soif de justice en héritage », en rapportant le témoignage de Lamine Camara, ancien détenu des prisons du camp Boiro, de Kankan et de Kindia et l’interview d’Adama Camara sur « Les pendaisons publiques du 25 janvier 1971 » et en présentant un extrait du poème de Hakim Bah intitulé « Le cadavre dans l’œil », la journaliste de RFI en arrive à la conclusion que l’histoire de la Guinée est caractérisée par des faits douloureux.

La référence faite aux travaux de Thierno Monenembo qui s’est exilé pour décrire la souffrance des siens et la présentation d’archives privées pour enrichir la mémoire collective et les réflexions soutenues d’Alpha Amadou Bano sur la déliquescence de la politique en Guinée révèlent éloquemment  la thèse selon laquelle « la violence a précédé l’Etat guinéen et  l’a accompagné depuis ».

Si tous ces faits sont laborieusement bien relatés, les responsabilités des acteurs sur les incohérences constatées sont peu situées. C’est à cette tâche fastidieuse que s’attellent les auteurs des articles regroupés dans la deuxième partie de l’ouvrage.

2.2.2 « Violence et politique dans la marche vers l’indépendance ».

Le but ultime de ces articles est de montrer que « les violences politiques qui se sont manifestées dès les premières années de l’indépendance guinéenne ne sont pas apparues ex-nihilo ». En effet, les responsabilités personnelles des acteurs qui les ont déclenchées sont bien situées et leur genèse se trouve dans l’histoire coloniale et dans les luttes de pouvoir dans les années de la décolonisation.

C’est dans cette logique que Maladho Baldé s’évertue à comprendre le pouvoir et les menaces aux sources de l’imaginaire politique des acteurs. En s’efforçant de montrer que de Samory à l’indépendance de la Guinée une épopée semble avoir façonné la personnalité du premier président de la Guinée, que la machine coloniale et ses corollaires aurait attisé sa colère et sa méfiance, l’universitaire guinéen a réussi à prouver que l’attitude des hommes politiques dérive souvent d’un sentiment construit par l’histoire.

L’article de Romain Tiquet intitulé « 1954, une année de violences politiques », est extrait d’un rapport de l’inspecteur général Pruvost. Ce dernier avait en effet été envoyé en 1955 de métropole en Guinée Française à la demande expresse du ministre de la France d’outre-mer pour faire d’une part la lumière sur les incidents suite aux élections législatives de 1954 en Guinée et d’autre part pour observer les activités du PDG – RDA. L’originalité du travail réside dans le rappel chronologique des remous qui ont opposé le Parti démocratique de Guinée au Bloc Africain de Guinée.

En décrivant les événements liés à la « Violence politique en Guinée de juin 1954 à octobre 1958 », Elisabeth Schmidt, professeure au département d’histoire de l’université de Layola, Maryland s’est également employée à étudier les faits les plus marquants de cette période antérieure à la décolonisation. Mais elle fait bien de mentionner que les violations des droits de l’Homme commises pendant la période post-indépendance (1958-…) n’ont pas de lien direct avec les violences politiques et ethniques des années 1950. Pour elle, la plupart des remous politiques et ethniques trouvent plutôt leur origine dans la combinaison explosive d’inégalités dans un contexte de pauvreté qui ne fait pas de la Guinée une exception.

Laurent Correau qui se fait remarquer par son article intitulé : « Une rhétorique du complot déjà présente avant l’indépendance » compte parmi les auteurs qui ont questionné ce passé et qui ont en même temps cherché à établir un lien entre ce passé et le présent. Il ne réussit pas seulement à établir que la genèse des complots en Guinée est antérieure à l’indépendance du pays, il démontre aussi que le récit historique est un puissant outil de mobilisation des masses populaires.

En résumé, si les réflexions conduites dans la deuxième partie de cet ouvrage ont laborieusement démontré que Sékou Touré se fondant sur son passé familial a exploité ce lien pour construire son rapport au pouvoir, elles ne manquent pas de poser des questions sur l’image ambivalente du premier président de Guinée et du résultat des politiques instaurées[1]

C’est cette situation qui préoccupent les auteurs des articles regroupés dans la troisième partie de « Mémoire collecte ».

2.2.3 « Politique du complot et répression sous Sékou ».

Dans cette troisième partie, les contributeurs s’efforcent de montrer que les complots fabriqués ou réels occupent une place centrale dans l’histoire de la Guinée. Ce n’est pas uniquement une littérature de la douleur et une interrogation autour de la culture de dissimilation qui sont mises en exergue mais également des informations sur une peur de la « manœuvre de déstabilisation sécrète ».

Trois hypothèses fondent le contenu des articles de cette troisième partie:

  1. L’objet historique des complots est plus complexe qu’il n’y parait ;
  2. La dénonciation du complot et la répression sont deux caractéristiques des régimes politiques autoritaires et font partie de leur mode de gouvernance ;
  3. Quatre complots ponctuent l’histoire de la Guinée : le complot de 1960, le complot des enseignants, l’agression du 22 novembre et la révolte des femmes de 1977.

Coralie Pierret et Laurent Correau, tous deux journalistes de RFI, s’expliquant sur le complot fondateur d’Avril-mai 1960, déclenchent le débat. Ils évoquent le passage d’un discours de Sékou Touré qui tente de situer l’origine du premier complot en ces termes: « comme toujours, le colonialisme s’est acquis la complexité de certains éléments africains pour organiser sa sale besogne. S’appuyant sur leur cupidité et leur ambition démesurée, les adversaires de la cause africaine n’ont pas hésité cette fois encore, à organiser à travers le pays un réseau de contre-révolutionnaires, dont les mobiles sont bien évidents ».

La conclusion est que les autorités françaises étaient contre la Guinée en témoignent le dispositif de l’« opération persil », de « l’affaire Chambon », et le rôle que Jacques Foccart a joué dans la déstabilisation du régime de Sékou Touré et les aveux d’un instigateur de ces activités subversives. Il était donc évident qu’il y avait « un coup politique derrière le complot » contre la Guinée.

Coralie Pierret et Laurent Correau ont aussi démontré que le complot de 1960 révèle des failles au sein du PDG. En effet, au sein du pouvoir d’Etat, il y avait des luttes de faction, une crise religieuse qui, combinées à d’autres dysfonctionnement aggravait la crise qui a finalement entraîné de sévères condamnations politiques.

 L’entretien avec Djibril Tamsir Niane a révélé les dessous du complot de 1961. Le PDG accusait certaines « puissances extérieures », notamment le Sénégal, la France et l’Union soviétique de soutenir les enseignants qui voulaient déstabiliser le pays en imposant « une dictature marxiste ». Djibril Tamsir Niane n’a pas seulement démenti ce jugement il a aussi souligné l’incompréhension autour des dérives autoritaires des nouvelles autorités. Le témoignage de Baïlo Teliwel Diallo, ancien secrétaire politique du PDG, vient renforcer ce constat. Il rappelle que dans le nouveau système, « le débat n’était pas libre ».

L’article de Coralie Pierret, se penche sur l’année de la grande purge de 1971. Après l’agression de 1970, elle montre qu’après les congrès des Pouvoirs révolutionnaires locales (PRL), les services administratifs devaient se prononcer sur le sort réservé aux comploteurs mais seulement sur les peines qu’ils devaient subir: peines capitales pour les coupables et travaux forcés à perpétuité pour les douteux. Les slogans révolutionnaires à l’époque étaient : « A bas les ennemis du peuple », « Adieu les traitres », etc. Comme le confirme les déclarations d’un agent de sécurité, une véritable machine de purge était mise en place pour réprimer tout écart de l’idéologie du PDG.

En dépit de ces dispositions autoritaires, la révolte des femmes en 1977, développé par Mouctar Bah de RFI, a prouvé l’exaspération du peuple. Une commerçante du marché M’balia de Madina raconte : « Sous la pression insoutenable et une misère sans nom, nous les femmes, victimes d’un blocage économique et d’une restriction de toutes les libertés d’entreprise et de commerce avons dit non à la police économique, à Ahmed Sékou Touré et à tout son système ».

Pour appuyer cette analyse, Mohamed Saliou Camara trouve que la milice populaire a joué un rôle déterminant dans la gestion de la crise et a mis en évidence les raisons qui ont conduit à la mise sur pieds de ce puissant instrument de répression politique.

Si la troisième partie de « Mémoire collective » a mis en exergue le contenu des coups d’Etats et le rôle décisif que les différentes instances du PDG et la milice populaire ont joué au cours de cette période, la quatrième partie de cet ouvrage focalise l’implication des autres « corps habillés » dans la mécanique de la violence.

2.2.4 « Les corps habillés et la mécanique de la violence ».

Des explications de Carol Valade, correspondant de RFI à Conakry, d’Aliou Barry, consultant international ; des témoignages de Sékou Sagno officiers à la retraite, de Ibrahima Sory Dioumessy, ancier policier, de Facinet Touré, ancien médiateur de la République, du récit du lieutenant-colonel Guilavogui du syndicat des militaires en retraite et des veuves de Guinée, du témoignage du lieutenant-colonel Yaya Sow, de l’ex-commissaire Lamine Sow; des confidences d’un commissaire en fonction à la sûreté nationale et d’un directeur de la police, on retient deux faits essentiels :

  1. C’est après la mort du premier président de la Guinée en 1984, que l’armée guinéenne marginalisée s’est engagée à prendre sa revanche. Commence alors le règne des « hommes en uniformes » avec les multiples conséquences politiques et sociales qui ont suivi ;
  2. Dans ce mouvement, un monde à deux vitesses caractérise la vie politique guinéenne : d’une part un club d’individus qui s’accaparent des ressources du pays et qui usent de tous les moyens pour verrouiller le pouvoir politique et économique, et d’autre part des enjeux du maintien au pouvoir qui se sont décuplés et des rivalités entre les membres du cercle d’oligarque qui ont conduit à des dérives anarchiques et autoritaires. La grogne sociale des années 2000 et les grèves déclenchées par les syndicats, les mutineries des soldats et le massacre du 28 septembre ne sont que les produits de la crise.

Le résultat de ces malheurs et du dysfonctionnement chronique de l’Etat a entraîné des violences politiques et ethniques. Ce sujet brulant a préoccupé les auteurs des articles de la cinquième partie de « Mémoire collective : une histoire plurielle des violences en Guinée ».

2.2.5 « Violence politique et ethnicité ».

Deux auteurs se distinguent dans la description et l’analyse des problèmes en lien avec le cercle vicieux de la violence et le phénomène d’ethnicité en Guinée. C’est d’abord Vincent Foucher, chargé de recherche au CNRS-LAM, sciences PO Bordeaux qui étudie la question en montrant que :

  1. l’échiquier ethnique est une mise en cage contestable ;
  2. les mémoires communautaires sont douloureuses ;
  3. l’ethnicité est un phénomène électoral
  4. l’ethnicité est une clef de distribution des ressources ;
  5. et qu’en dépit de ces observations, un effort de construction nationale est amorcé.

Pour consolider ces idées, Safiatou Diallo, enseignante à l’université Général Lansana Conté de Sonfonia et fondatrice du CIRD, s’est d’abord exercée à définir les caractères et contours de la paix à Siguiri.  Elle a ensuite décrit l’irruption de la violence dans cette préfecture pour finalement expliquer la transformation du différend politique en conflit ethnique.

Au bout du raisonnement des deux auteurs, trois remarques s’imposent :

En Guinée, comme un peu partout en Afrique sous domination coloniale, malgré les modalités variables suivant les colonisateurs, des missionnaires, des chercheurs et autres acteurs ont produit des discours classant les populations en plusieurs catégories. Ces propos ont eu des effets néfastes sur le fonctionnement de l’Etat.

En effet, dès le début des années 1950, le concept d’ethnie est galvaudé par les hommes politiques. Paradoxalement la jeune république de Guinée se cherchait des référents panafricains. Mais au fil des ans des guinéens ont été désignés comme adversaires d’autres guinéens souvent à cause de leur appartenance à des communautés différentes.

A dessein des hommes politiques ont repris ce discours et ont créé et entretenu des catégories sociales pour des fins de mobilisation électorale. Les violences dans l’entre-deux-tour des élections présidentielles de 2010 résultent de ces bévues.

Pourtant, plusieurs travaux ont mis en évidence la fausseté de l’ethnicité, mais le discours de certains leaders et le mode de gouvernance de l’Etat persistent à traumatiser les citoyens, à modeler l’esprit et l’attitude de militants prosélytes rendant ainsi les mémoires communautaires plus douloureuses. Dans leurs réflexions, Vincent Foucher et Safiatou Diallo invitent les guinéens à dépasser ces impasses identitaires pour fonder la nation.

C’est à ce titre que la sixième partie de cet ouvrage revient sur les événements du 28 septembre 2009. Au fond, l’ouvrage ne tient pas seulement à rétablir la vérité des faits mais surtout à réconcilier les guinéens.

2.2.6 « 28 septembre 2009 ».

         Anne Cantener, journaliste à RFI, Me Dressa Traoré, Florent Geel et Antonin Rabecq sont les principaux auteurs des articles qui composent cette 6e partie. Leurs analyses sont renforcées par plusieurs témoignages notamment ceux d’un ancien combattant du camp militaire de Kaleah, d’Asmaou Diallo, présidente des victimes, parents et amis du 28 septembre.

Le récit sur le massacre du 28 septembre est relaté par une recrue de l’ancienne junte qui révèle que sa mission ultime était d’empêcher les politiciens véreux, qui avait décidés de braver le CNDD, de manifester leur hostilité.

Le travail d’Asmaou Diallo se poursuit par l’analyse des actes posés par l’Etat pour lutter contre l’impunité. A propos, elle donne la parole à la présidente des victimes, parents et amis du 28 septembre qui résume bien le sens de cette impunité des autorités. Elle déclare ce qui suit : « On aurait jamais pu imaginer que des militaires allaient être accusés, mais ce qui nous dérange, c’est que certaines de ces personnes occupent toujours des postes de responsabilité. Cela veut dire que l’impunité persiste ». Or, lutter contre l’impunité, n’est-ce pas agir contre l’oubli, l’arbitraire et la fatalité des violences politiques ?

D’autres sous-thèmes de cette 6e partie renvoient à plusieurs arguments.

  1. le paradoxe du 28 septembre : du massacre à la transition démocratique ;
  2. le massacre s’inscrit dans la lignée des violences du passé ;
  3. l’idée qui fonde l’espoir que le pays va vers un procès du 28 septembre 2009 et au-delà ;
  4. au-delà de la Guinée, il y a une certaine dynamique ouest africaine qui est engagée ;
  5. il est nécessaire d’accompagner la justice nationale.

On aurait compris que les allégations faites autour du 28 septembre 2009 se fondent sur trois idées-force :

  1. La date du 28 septembre est symbolique ainsi que le lieu de rassemblement des forces vives de l’opposition qui se sont décidés de dire « non » à la politique soutenue par le CNDD;
  2. En bravant les autorités, tout bascule car des militaires, mais aussi des civils, entrent dans le stade, ouvre le feu sur la foule, violent de nombreuses femmes ;
  3. Comme par le passé, les assaillants s’affranchissent de toute morale, souillent les âmes, blessent les corps et enlèvent des vies comme ce fut le cas dans la répression des manifestations de 2007 sous la deuxième république;
  4. Il est difficile de comprendre le moteur d’un tel déchaînement de violence : une violence d’Etat qui se sentant autorisée à broyer les vies humaines qui lui posaient problèmes.

Conclusion

Au bout de cette explication, il nous parait important de revenir sur les cinq questions posées au début de cette présentation. La première consistait à déterminer ce dont parle cet ouvrage. Nous avons répondu qu’il s’agit des violences politiques en Guinée et de leurs conséquences sur le devenir social.

La deuxième question tendait à se demander en vue de quoi les contributeurs et les témoins en parlent. Nous avons souligné que la finalité de cette œuvre est de rétablir la vérité sur le passé de la Guinée.

La troisième question nous invitait à définir les matériaux sur lesquels les auteurs des différents articles se sont fondés pour travailler sur des sujets aussi complexes et sensibles. La réponse est claire ce sont des documents écrits et oraux sous-tendus par de laborieuses analyses conduites par d’éminents experts des sciences de l’homme.

La quatrième question nous renvoyait à la méthodologie d’approche des auteurs. Il a été établi qu’ils n’ont pas porté un regard archéologique sur les faits mais plutôt, pour parler comme Jean Marc Ela, ils ont porté un regard dynamique sur l’histoire de la Guinée.

Enfin, la cinquième question portant sur la logique d’approche des faits nous  amène à dire que cet ouvrage utilise plusieurs techniques. L’analyse synchronique et diachronique des faits et la logique emboîtement des thèmes et sous-thèmes traités donnent du sens au contenu.

En essayant de répondre à toutes ces questions sur les violences politiques en Guinée, nous ne prétendons nullement avoir bien abordé tous les points déterminants de cette œuvre. Nous n’avons fait qu’effleurer certains.

C’est le lieu de dire que cet ouvrage a une portée scientifique indéniable. Sociologue, anthropologue, historien et philosophe y trouvent des informations pertinentes pour comprendre le phénomène sociopolitique en Guinée. Mais aussi les éducateurs pourront l’exploiter pour former le citoyen. L’ouvrage recèle en effet, plusieurs outils didactiques et pédagogiques pouvant les aider dans leur enseignement.

 La présentation de cet ouvrage était pour nous, une façon de soulever des questions, de susciter un débat, de poser des problèmes car un problème est bien résolu s’il est avant tout bien posé. C’est dire que les contributeurs, les acteurs et témoins qui ont travaillé à rendre vivant « Mémoire collective » sont mieux outillés, mieux indiqués pour rendre compte des concepts et des faits étudiés.

[1] Le tombeur de la chefferie traditionnelle, « l’homme africain décisif », l’intrépide « révolutionnaire » a aussi été le chef incontesté d’un régime qui a mis en place un des systèmes de répression le plus élaboré de l’Afrique contemporaine.

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